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Le problème Spinoza - Irvin Yalom


Raison vs folie


'Et Nietzsche a pleuré', lu l'année dernière, abordait l'esprit philosophique de Friedrich Nietzsche au travers de dialogues psychanalytiques. On peut dire sans se tromper que dans 'Le problème Spinoza', l'auteur américain s'attaque cette fois-ci par le même procédé à la vulgarisation des idées de Baruch Spinoza, philosophe juif néerlandais du 17ème siècle. Le résultat est tout aussi intelligent et passionnant.

Sont ainsi abordées les idées les plus marquantes de ce penseur qui se trouva avoir été une victime plus ou moins consentante d'un herem (ou excommunication) de la part de la communauté juive d'Amsterdam. Grâce à une liberté de penser ainsi gagnée, il prit ses distances avec toutes pratiques religieuses sans pour autant rejeter la réflexion théologique par la raison. Ainsi, sans être à proprement parler athéiste, il proposait l'idée que "Dieu est la Nature. La Nature est Dieu" (page 168). De peur d'être approximatif et ridicule, je n'irai pas plus loin dans l'analyse des idées exposées par Irvin Yalom qui sait de quoi il parle. En plus d'être romancier, il est professeur en psychiatrie, psychothérapeute, essayiste et philosophe existentialiste reconnu.

Ici l'écrivain choisit de conter parallèlement deux histoires à deux époques différentes. Celle du philosophe déjà au travers de joutes verbales entre lui et un fidèle ami, personnage totalement fictif. On découvre un Spinoza le plus proche possible de la réalité compte tenu de ce qu'on sait sur lui. En parallèle, est développé le parcours d'Alfred Rosenberg, peut-être le moins connu des personnages clés du troisième Reich allemand, qui aurait été intrigué par les théories séduisantes du Juif Spinoza. C'est du moins la théorie du roman. Cet homme fondamentalement mal dans sa peau, à la folie nationaliste et raciste et qu'on apprend notamment à connaître ici au travers de dialogues avec un médecin de la parole, sera l'un des grand théoricien de la propagande nazie anti-juive. Il finira exécuté après le procès de Nuremberg.

Tout le long du roman, le lecteur fait des sauts du 17ème siècle au 20ème siècle d'un chapitre sur l'autre. Les innombrables dialogues sont non seulement aisés à lire mais surtout captivants, alors même qu'ils soulèvent des idées pouvant apparaître abstraites ou même absconses pour les néophytes. Quand on referme le livre, on ne peut être qu'admiratif devant l'érudition de l'auteur et la pertinence du propos.

Le Livre de Poche - pages 81 et 82

 Je ne sais pas l'hébreu mais ce matin à la synagogue, d'un bout à l'autre de l'office, j'ai lu la traduction en espagnol de la sainte Torah. Elle est emplie de miracles. Dieu divise les eaux de la mer Rouge, Il envoie les dix plaies à l'Égypte, Il parle sous la forme d'un buisson ardent. Pourquoi tous ces miracles se sont-ils produits alors, à l'époque de la Torah ? Dites-moi, l'un et l'autre, pourquoi la saison des miracles est-elle passée ? Le Dieu tout-puissant est-il allé se reposer ? Où donc était ce Dieu quand mon père se consumait sur le bûcher ? Et pour quelle raison a-t-il péri sur le bûcher ? Pour protéger le Livre saint de ce même Dieu ? Dieu n'était-Il pas assez puissant pour sauver mon père qui Le révérait tant ? S'il n'était pas assez puissant, qui a besoin d'un Dieu aussi faible ? Ou bien est-ce que Dieu ne savait pas que mon père Le vénérait ? Si tel est le cas, qui a besoin d'un Dieu qui ne sait rien ? Ou serait-ce que Dieu était assez puissant pour le protéger, mais qu'il a choisi de ne pas le faire ? Et s'il en est ainsi, qui a besoin d'un Dieu aussi dépourvu d'amour ? Vous, Bento Spinoza, celui qu'ils nomment "bienheureux", vous qui connaissez Dieu, vous qui êtes un savant, expliquez-moi.