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Au revoir là-haut - Pierre Lemaitre


Aux grands hommes la patrie reconnaissante ...


L'actualité littéraire, en tant que telle, ne m'intéresse pas. Il y a une grande quantité de livres qui sortent continuellement et certains obtiennent des prix plus ou moins prestigieux qui échappent à ma vigilance. Sans raison particulière, je me souviens en revanche très bien avoir été intrigué par l'attribution en 2013 du prix Goncourt à Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre. L'écrivain, célèbre pour ses thrillers, était ému et parlait bien de son sujet à mille lieues de son travail habituel puisqu'il évoque ici l'époque qui suit immédiatement la fin de la première guerre mondiale. Le roman commence d'ailleurs brillamment par une dramatique et hallucinante scène de bataille dans les tranchées en novembre 1918, seulement quelques jours avant l'armistice. Albert et Édouard, deux simples soldats, après avoir longtemps combattu l'un à côté de l'autre sans se fréquenter, vont voir leurs destins se lier à jamais en l'espace de quelques minutes tragiques.

Une fois démobilisés, nos deux poilus, à la fois héros de la grande guerre et complets anti-héros, tentent de garder la tête hors de l'eau alors que les véritables vainqueurs, ceux qui ont souvent passé la guerre loin du front, exploitent sans vergogne le filon du deuil et de la commémoration sans se soucier le moins du monde de la piétaille. Albert et Édouard, chacun avec leurs propres motivations, vont tenter d'obtenir leur part du gâteau.

J'ai aimé ce roman pour le portrait d'une époque, l'évocation de sa guerre et de sa jeunesse sacrifiée sur l'autel de la patrie, ainsi que pour la description d'un Paris révolu. Tout cela vit de façon très crédible sous la plume piquante de l'auteur. En revanche, à mes yeux, le drame du début de l'histoire surpasse, et de loin, une seconde partie au surréalisme subliminal, plus légère et moins captivante.

Le Livre de Poche – page 37


Ce n’est pas vrai qu’au moment de mourir toute notre vie se déroule en un instant fulgurant. Mais des images, ça oui. Et de vieilles encore. Son père, dont le visage est si net, si précis, qu’il jurerait qu’il est là, sous la terre avec lui. C’est sans doute parce qu’ils vont s’y retrouver. Il le voit jeune, au même âge que lui. Trente ans et des poussières, évidemment, ce sont les poussières qui comptent. Il porte son uniforme du musée, il a ciré sa moustache, il ne sourit pas, comme sur la photographie du buffet. Albert manque d’air. Ses poumons lui font mal, des mouvements convulsifs le saisissent. Il voudrait réfléchir. Rien n’y fait, le désarroi prend le dessus, la terrible frayeur de la mort lui remonte des entrailles. Les larmes coulent malgré lui. Mme Maillard le fixe d’un regard désapprobateur, décidément Albert ne saura jamais s’y prendre, tomber dans un trou, je vous demande un peu, mourir juste avant la fin de la guerre, passe encore, c’est idiot, mais bon, on peut comprendre, tandis que mourir enterré, autant dire dans la position d’un homme déjà mort ! C’est tout lui, ça, Albert, jamais comme les autres, toujours un peu moins bien. De toute façon, s’il n’était pas mort à la guerre, que serait-il devenu ce garçon ? Mme Maillard sourit enfin. Avec Albert mort, il y a au moins un héros dans la famille, ce n’est pas si mal.