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La conquête de Plassans - Émile Zola


    

Querelles de voisinage


Le numéro quatre des "Rougon-Macquart" fait probablement partie des épisodes les moins connus de la série des vingt romans d'Émile Zola. Après deux romans parisiens, le lecteur est de retour à Plassans, en Provence, pour y retrouver les personnages devenus secondaires de Pierre Rougon (surtout à travers sa femme Félicité) et d'Antoine Macquart, les deux frères protagonistes de La fortune des Rougon. Ici, l'attention est déportée sur François Mouret (fils d'Ursule Macquart) et son épouse Marthe, née Rougon, couple de paisibles bourgeois de la ville qui sont amenés à louer une chambre à l'abbé Faujas, prêtre ambitieux à la solde de l'Empire, arrivé tout fraichement de Besançon avec sa mère sous le bras.

Cet épisode plus discret et moins ambitieux sur la forme, en témoigne l'absence des descriptions sur des pages entières des trois premiers tomes (surtout en comparaison avec Le ventre de Paris), soulève pourtant pas moins (et au moins) trois thèmes importants : la folie inéluctable (les époux Mouret descendent tous deux de la matriarche toquée Adélaïde Fouque et font des enfants entre cousins), les grands aises du clergé et ses combines pour devenir curé, grand vicaire ou même évêque (il n'y a pas que pour sa place au ciel qu'il faut se battre), et enfin les manigances politiques pour conquérir le pouvoir local (au début du roman, Plassans est une ville légitimiste).

Émile Zola évoque cette abondante matière sans concession mais parvient à dérouler l'histoire avec un ton presque badin, comme pour souligner la vie globalement douce de ces bourgeois de province pourtant à mille lieues du luxe de La curée. C'est au lecteur de lire entre les lignes et ce n'est pas très difficile tant la caricature à peine exagérée de ses quasi-contemporains (puisque le second Empire n'est plus lorsque le roman sort en 1874) est à la fois subtile et évidente. Chacun des personnages sonnent en effet parfaitement juste tout en tenant avec éclat son rang de bourreau et/ou de victime au sein de cette détestable comédie humaine. La scène finale est d'ailleurs exemplaire en ce sens : les voisins qui avaient jusque là fait allégeance à l'abbé Faujas, font montre d'un manque d'empathie assez saisissant au moment du drame. Personnellement, le gentilhomme commerçant François Mouret m'a beaucoup amusé dans la première partie du roman. La seconde partie est pour lui plus ... glaçante.

Le Livre de Poche - page 384


Il se mit à rire d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et puissante.
 - Maintenant, c'est fait, ce contenta-t-il de répondre ; il faudra bien qu'elles me prennent mal peigné.
Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour les pénitentes, et pas une n'osa le quitter ; elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre.
 - Ma chère, avouait Mme de Condamin à Marthe, j'avais tort en voulant qu'il se parfumât ; je m'habitue, je trouve même qu'il est beaucoup mieux... Voilà un homme !


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