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La dernière nuit du Raïs - Yasmina Khadra


Un homme déjà mort


C'est en apercevant Yasmina Khadra au salon du livre de Paris que j'ai eu envie de lire cet auteur algérien francophone à la notoriété certaine et dont l'un des romans a immédiatement attiré mon attention. Comme son nom l'indique, La dernière nuit du Raïs retrace les dernières heures de Mouammar Kadhafi avant son lynchage par la population libyenne dans la matinée du 20 octobre 2011. Le choix de l'auteur a été de laisser le dictateur et "frère guide" de la Libye depuis 1969 s'exprimer à la première personne du singulier et c'est ce qui est intéressant dans ce court roman qui nous plonge ainsi dans la psychologie supposée d'un homme complexe, intimement persuadé du bien fondé de son autoritarisme trop souvent arbitraire.

Au cours de cette dernière nuit, après 42 années de toute puissance et une révolte populaire qui l'a fait fuir de Tripoli, il se terre avec sa garde rapprochée dans une maison anonyme de Syrte. Il fait le point sur sa situation plus qu'inconfortable, revient sur son passé, ses choix et ses frustrations d'enfant et de jeune adulte qui le poussèrent à prendre une revanche sur la vie. Il dresse en quelque sorte une forme de bilan sans remise en question ni véritable prise de recul. Ce n'est en rien un récit chronologique de son parcours et encore moins celui de son arrivée au pouvoir, aucunement relatée ici, ce qui aurait pu alors s'apparenter à une biographie déguisée. Il s'agit plutôt d'une sorte d'album photos réunissant quelques clichés des moments de vie décisifs et certains présentant certains traits de sa personnalité complexe, celle qui le poussera à toutes les audaces et les exagérations.

Au milieu de toutes ces considérations, quelques échanges saisissants avec son entourage militaire viennent intelligemment se faire entendre dans ce qui reste bien sûr une fiction quand bien même elle est basée sur une bonne dose de réalité et des faits plus ou moins avérés. La plume poétique et imagée de Yasmina Khadra finit de  mettre en valeur ce témoignage théorique, cette introspection d'un homme déjà mort.

Pocket - page 81

Je suis fou de rage. Cette larve de Mansour a osé porter la main sur moi. J'ai fait exécuter des proches pour moins que ça. Mes geôles pullulent d'indélicats, de suspects, de mécontents, d'imprudents, de gens qui ont eu le tort d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne tolère pas que l'on discute mes ordres, que l'on remette en question mes jugements, que l'on fasse la moue devant moi. Ce que je dis est parole d'Évangile, ce que je pense est présage. Qui ne m'écoute pas est sourd, qui doute de moi est damné. Ma colère est une thérapie pour celui qui la subit, mon silence est une ascèse pour celui qui le médite.