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2710 jours (Lucien Violleau)

 

"Enfin vivre"


Lucien Violleau, jeune cultivateur vendéen, part "sous les drapeaux" à la fin de 1937. Juste avant la quille (terme qu'il n'utilise pourtant pas), la seconde guerre mondiale éclate. Il restera prisonnier des Allemands jusqu'en 1945, soit 2710 jours loin de sa famille (à part quelques permissions jusqu'en 1940) à ronger son frein, désespérant de retrouver une vie normale, de pouvoir "enfin vivre". Il tiendra un journal de ces années si particulières dans une vie, un écrit a priori fidèlement reproduit à partir des trois carnets qu'il laisse à  sa mort en 2003. Plutôt qu'un journal quotidien, routinier, Lucien Violleau réalise un récit construit, étonnamment scénarisé par le hasard de son histoire, qui laisse transparaître mal-être, espoir et émotions. Pourtant globalement, ses états d'âme sont pudiques et on en apprend peu sur sa vie laissée au pays ou sur les liens créés avec ses "copains" d'infortune. Il s'agit là clairement d'un journal de bord, et non d'un journal intime. En revanche, il parvient à replacer sans difficulté sa situation personnelle dans le contexte de l'actualité de la guerre.

Évidemment, on ne peut pas faire de l'expérience de Lucien une généralité. Lui-même a vécu des moments plus compliqués que d'autres et il n'y avait en aucun cas d'égalité face aux conditions de captivité, certains prisonniers ayant même péri là-bas. Mais ce témoignage est intéressant car on y découvre les difficiles conditions de vie, et très souvent de survie, des prisonniers français. Leur nombre est impressionnant puisqu'ils auraient été plus d'un million dans les camps de travail et les campagnes du Troisième Reich. D'après ce que laisse entendre ce journal, leur sort aurait pourtant été relativement enviable en comparaison d'autres nationalités, notamment des Russes lorsqu'ils avaient le malheur de tomber entre les mains des Nazis. Et cela bien sûr en mettant de côté le sujet des Juifs et des autres minorités accablées.

En lisant ce témoignage, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir de nombreuses pensées pour mon grand-père originaire du même coin de la France qui est resté, lui aussi, prisonnier cinq ans en Allemagne à travailler dans des fermes de Silésie.
 

Les Archives Dormantes - page 128

Nous ne sortons que rarement des baraques, surtout par mauvais temps, aussi, le temps est-il bien long. Pour se donner un peu de courage, il faut se laisser vivre sans penser à rien, ni au pays, ni à la vie civile, pas plus qu'à ceux qui nous sont chers,  à mes pauvres vieux parents qui triment au-dessus de leurs forces depuis si longtemps, sans soutien, à ma petite femme chérie… A mes pauvres amours si peu servis par le destin… Oui il ne faut jamais penser à toutes ces choses ou du moins le moins possible, car c'est difficile de s'en empêcher… Et surtout que nous sommes détenus pour un bon moment. Je compte à mon idée, pour un an au minimum… Grand Dieu, que ce sera long ! Je ne me fais pas d'illusion, on ne m'a pas emmené en Allemagne pour quelques mois seulement.