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En finir avec Eddy Bellegueule (Édouard Louis)


Stigmates


Cela faisait déjà quelques temps que ce premier "roman autobiographique" d'Édouard Louis était dans mon viseur et, en commençant à lire le récit de son enfance, c'est le mot "autobiographique" qui, dans mon esprit, l'a d'abord emporté sur le mot "roman". Comme beaucoup j'imagine, j'ai cru au début qu'Eddy Bellegueule était un surnom puisque Édouard n'est pas trop laid de sa personne. Mais en réfléchissant, cette version n'était pas raccord avec l'esprit du bouquin. Né dans une bourgade déshéritée de Picardie où un tel nom de famille n'est pas rare, le petit Eddy Bellegueule a reçu de ses parents un prénom américain comme un aveu de leur origine ouvrière modeste.

A l'aide d'une structure de chapitres par thématique et une écriture à mon avis en devenir, il réalise un récit d'une grande violence psychologique. Il enfonce le clou et entérine la fuite de son village, de son milieu et de sa famille après une enfance difficile durant laquelle il subit moqueries, rejets et brimades physiques du fait de sa sensibilité naturelle qui le font passer pour "l'homosexuel". Il les reçoit d'autant plus mal qu'il a du mal "jouer les durs".

A un moment donné, j'ai réalisé que En finir avec Eddy Bellegueule était vendu comme un roman et non pas comme un pur témoignage. La gêne m'a alors saisi car en grossissant éventuellement le trait, il pouvait compromettre injustement les membres de sa famille et les habitants de son village, la plupart facilement identifiables. L'auteur a clairement des comptes à régler avec cette première partie de vie qui, le moins qu'on puisse dire, n'a pas été très sereine ("De mon enfance, je n'ai aucun souvenir heureux") et il n'y va pas toujours avec le dos de la cuillère. Chaque personne de l'entourage du petit Eddy a inévitablement vécu à sa manière les faits racontés, du moins pour ceux qui sont basés sur une réalité, et lui, le premier et cela explique son ton sans concession. J'imagine que son éloquent témoignage ne frapperait pas autant les esprits si les étapes de sa jeunesse n'étaient pas ainsi contextualisées pour sonner juste, quitte à faire peut-être quelques arrangements avec la vérité.

Quoi qu'il en soit, on comprend pourquoi il en est arrivé à cette démarche salvatrice. Il a durement ressenti la stigmatisation dont il a fait l'objet toute son enfance. Au mieux, il s'est senti montré du doigt par une société locale intolérante au comportement reproduit inconsciemment de génération en génération du fait de sa pauvreté économique et culturelle. Il explique d'ailleurs en interview qu'il opère avec son livre une tentative d'explication, de main tendue et de pardon, et en rien une vengeance. On espère que ce travail a éveillé ici et là quelques consciences…
 

Points - page 38

Le grand roux et l'autre au dos voûté me mettent un ultime coup. Ils partaient subitement. Aussitôt ils parlaient d'autre chose. Des phrases du quotidien, insipides - et ce constat me blessait : je comptais moins dans leur vie qu'eux ne comptaient dans la mienne. Moi qui leur consacrais toutes mes pensées, mes angoisses, et ce dès le réveil. Leur capacité à m'oublier si vite m'affectait.