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L'enchanteur (René Barjavel)

Enchanteur et lassant

Dès la première page, reproduite ci-après, comment ne pas être enchanté par le charme des mots de René Barjavel ? Ils augurent en toute logique d'un délicieux moment de lecture à venir. Le lecteur est immergé illico dans la légende arthurienne, sa table ronde, ses personnages mythiques, quasi-mythologiques, gonflés de bravoure et épris de sentiments courtois. Dans une Bretagne (la grande, la petite et l'irlandaise) où la magie émerveille tout le monde mais ne surprend personne, Arthur, Perceval, Lancelot, Guenièvre, Morgane, la dame du lac et d'autres sont propulsés (c'est le mot) dans des aventures largement fantastiques. Merlin l'enchanteur est au commande, tel un chef d'orchestre. Il forme, les uns après les autres, de preux et purs chevaliers en espérant les guider jusqu'au Graal. A son grand dam, de magnifiques princesses ou d'irrésistibles paysannes les détourneront du droit chemin.

Il se trouve que je me suis assez vite lassé de cette chronique romanesque. La grande poésie des mots, la formidable imagination déployée et l'absolue féérie de l'ensemble, Barjavel ne s'étant visiblement pas posé beaucoup de limites en la matière, n'ont pas suffit. La surenchère dans les effets spéciaux, le nombre excessif de protagonistes et la désagréable sensation de répétition dans les évènements ont assez vite émoussé l'excitation ressentie au début. Dans ce roman, hommes et femmes y sont au bout du compte idéalisés, éthérés, désincarnés tandis que les enjeux sont subtils et insaisissables à qui n'est pas suffisamment concentré. Cela a été mon cas.

Folio - page 11

Le grand cerf blanc sortit d'un fourré d'aubépines sans déranger la moindre fleur. Son poil était pareil à de la neige fraîchement tombée et tandis qu'il traversait la clairière sa ramure se balançait comme la voilure d'un vaisseau.
Merlin aimait prendre cette apparence quand il se déplaçait dans la forêt. Il s'arrêta sans bruit au débouché du sentier qui menait à la source de l'Oeil, ainsi nommée parce que, par les beaux jours, le ciel se reflétait à la surface de la vasque qu'elle s'était creusée dans le sable et le fin gravier, et elle prenait alors la ressemblance d'un grand oeil bleu entre des cils de menthe et de myosotis.
Une fille était en train de se baigner, blonde et nue. Le cerf la voyait à travers les feuillages. Elle était très jeune, douze ans, treize ans peut-être. Dans l'eau jusqu'aux genoux, elle y puisait avec ses mains en coupe, et s'en éclaboussait. Elle riait pour ne pas frisonner, poussait des exclamations, chantait des bribes d'air sans paroles. Le soleil jouait sur ses courts cheveux dansants et sur les perles d'eau qui roulaient sur sa peau douce et rosée.