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Kennedy et moi (Jean-Paul Dubois)

Kennedy et moi - Jean-Paul Dubois

Un type qui mord son dentiste est-il fondamentalement mauvais ?

Le dernier Dubois, prix Goncourt 2019, n'étant pas encore sorti en poche, je me suis rabattu sans hésiter sur Kennedy et moi, un roman de 1996 dont l'adaptation au cinéma quelques années plus tard m'avait enthousiasmé. Après coup je comprends que le bougon Jean-Pierre Bacri ait été choisi pour incarner Samuel, écrivain quadragénaire sur le retour pour lequel le lecteur ressent une certaine empathie puisqu'il a accès à ses monologues intérieurs. En revanche, pour son entourage (son dentiste y compris) Samuel a tendance à être imbuvable, sauf peut-être pour sa femme ... Alors qu'il est au plus mal, elle va à nouveau être aimanté par un conjoint mal léché qui lui paraît soudain davantage dans la vérité que tous ceux, tellement conventionnels et étriqués, qui gravitent autour d'elle. De ce point de vue, le portrait de ses enfants est un must du bouquin.

Ne lisez pas ce roman pour son titre. Le fil est mince et surprenant entre ce type au bout du rouleau et le président américain. La montre de JFK sert en quelque sorte de catalyseur à notre anti-héros pour qu'il pousse avec les pieds du fond de sa déprime et remonte à la surface. L'idée est capillotractée mais elle colle étrangement à la personnalité borderline de Samuel.

Le style de Jean-Paul Dubois est à la fois fluide et recherché. Il se dévore entre deux arrêts au stand pour rechercher dans le dictionnaire des mots jamais rencontrés ou dûment oubliés (comme le verbe "drosser" dans le passage recopié ci-après). J'ai lu ce roman en deux secondes tant le propos est réjouissant, car caustique et presque drôle. Et puis mieux que tout, jusque dans le cynisme, il est plein de justesse, de finesse et d'intelligence.

Points - page 66

Le vent frais venant de la mer drosse à la côte des morceaux de bois flotté qui viennent s'érafler contre les blocs de ciment ceinturant la digue. Je pourrais passer des heures, assis là, à la pointe, à regarder des pêcheurs. Chaque fois, je m'étonne de leur patience, je partage leur attente, leur espoir. En revanche, je me sens incapable de jeter des filets ou une ligne d'eau, de peur de sentir de la vie se débattre à l'autre bout.