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Leurs enfants après eux (Nicolas Mathieu)

 Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu

L'effroyable douceur d'appartenir

Le prix Goncourt 2018 se termine par ces mots. Au même titre que le titre du roman, ils illustrent à merveille ce que l'auteur a voulu faire en racontant une région, une époque, une génération. Apparemment  Nicolas Mathieu sait de quoi il parle. Il faut, comme lui, avoir été ado en Lorraine suburbaine dans les années 90 pour faire vivre Anthony, Hacine, Stéphanie, Hélène et Patrick. Ses personnages sont les archétypes d'une France périphérique, à la fois banals et saisissants, emportés par une vie déjà écrite à leur place, sauf à avoir les armes et accès à l'ascenseur social qui dépendent essentiellement du milieu social où l'on grandit. Le lecteur, lui, n'a pas forcément vécu la même expérience mais il sait intuitivement que tout est parfaitement juste et en place. 

Plus que l'histoire quasi-quotidienne et sans réelle tension dramatique (la relation entre Anthony et Hacine fait un peu office de) et les protagonistes restés à une certaine distance de moi, ce sont la brillante peinture sociale et l'écriture directe et sans effets, traversée par des phrases chargées de vérités, qui m'ont arrimé au récit de ce roman au propos essentiel. 

Babel - page 456

Rien qu'à la regarder, Anthony se sentait mal. Ces femmes qui, d'une génération à l'autre, finissaient toutes effondrées et à moitié boniches, à ne rien faire qu'assurer la persistance d'une progéniture vouée aux mêmes joies, aux mêmes maux, tout cela lui collait un bourdon phénoménal. Dans cette obstination sourde, il devinait le sort de sa classe. Pire, la loi de l'espèce, perpétrée par les corps inconscients de ces femmes au fourneaux, leurs hanches larges, leurs ventres pleins. Anthony détestait la famille. Elle ne promettait rien qu'un enfer de reconduction sans but ni fin.